jeudi 5 mars 2015

Le mystère Séraphine

Je suis fascinée par la vie de Séraphine. Ses peintures me touchent profondément. Et l'histoire de sa vie m'ébranle à chaque fois qu'elle m'est racontée. D'où peint Séraphine ? De quel monde invisible vient-elle ?
 
Orpheline de père et de mère à sept ans, elle grandit comme grandissent les petites filles de la campagne, le regard vers le ciel, vers les arbres, vers la lumière, comme pour oublier le quotidien d'une dure vie de labeur. Quelle douleur d'enfance que de n'avoir pu connaître la douceur d'un foyer, de n'avoir pu se confier qu'à l'écoute docile des bêtes, d'avoir dû tant de fois ranger sa peine au plus loin d'elle même, de s'être toujours sentie à côté des autres, sans que personne ne se soucie d'elle et ne lui donne un peu d'affection. De son enfance, Séraphine ne veut retenir que l'odeur des fleurs dans les champs, la musique des feuilles des arbres dans le vent...Personne ne remarque encore sa faculté de s'abstraire du monde, de s'éloigner de tous, de vivre ailleurs.
Elle travaillera comme bergère puis comme femme de ménage dans des familles bourgeoises puis passera vingt années au couvent. Une façon pour elle de s'enfermer dans un monde à part. La régularité des horaires, le silence, les prières, l'odeur de cire endorment sa violence intérieure.
 
Puis un jour, un désir violent d'être libre, de rejoindre sa propre vie. De docile elle devient révoltée. Sa gorge sèche réclame d'autres soifs. Séraphine quitte le couvent et se faufile dans les rues étroites de Senlis. Elle a cette certitude tenace, brutale que quelque chose va advenir. Elle attend que ses voix intérieures se fassent entendre et l'informe du vœu de la Vierge Marie ...car elle croit à ces correspondances privées que le Ciel accorde à ceux qu'il a choisis et elle en sera ...Depuis l'enfance, la solitude l'a contrainte à écouter ses voix intérieures qui lui parlaient dans sa détresse d'enfant oubliée et abandonnée à elle même.
 
L'appel survient enfin : Séraphine doit peindre à la gloire de Dieu.
Elle ne connaît rien à la peinture, au milieu des artistes, elle n'est jamais allée dans un musée. Mais qu'importe puisque c'est l'ange qui va guider sa main...Séraphine va peindre sans technique, sans apprentissage théorique. Seulement avec sa force intérieure, avec des énergies projetées en dehors d'elle et qu'elle rassemble sur la toile. Spontanément se sont des fleurs qu'elle commence à peindre. Puis ce sera des bouquets, des arbres, des feuilles de vigne emplumées et serties de pierres précieuses, des forêts luxuriantes...
Séraphine veut peindre la vibration des choses, le bruit qu'elles font dans leur silence. Elle devra donc attacher à ses fleurs le silence qui les entoure, ce silence qui vibre et bruit. Attacher du son et des souffles à ses fleurs, vaste programme.
 
Comment le chaos qui mènera Séraphine à l'asile a-t-il participé à la beauté, à l'harmonie, à la force de ses tableaux ? La peinture a-t-elle été un thérapeutique pour Séraphine ? A-t-elle retardé un délire grave existant à l'état latent ou, au contraire, l'a-t-elle précipitée dans la psychose ?
Quand Séraphine produit sans relâche, sa vie psychique se maintient. Du jour où elle gagnera de l'argent et où elle sait qu'elle a du succès, les choses vont basculer. Car Séraphine a toujours imaginé qu'elle serait le plus grand peintre, puisque portée par Dieu. La rencontre avec la consécration lui est insupportable car à partir de là, la réalité s'est heurtée au délire, au délire qui soignait ! Un délire qui se construit est réparateur, le malade s'autoguérit, dans une certaine mesure, par le délire. Le jeu des couleurs qu'elle met en place est la volonté de rassembler les morceaux de sa personne, elle rassemble les éléments de son malheur dans l'instant où elle peint. Lorsque la production artistique se tait, elle est envahie par la folie.
La psychanalyse ne s'applique par à l'art. Freud a conceptualisé sa théorie à partir des symptômes, du rêve, des lapsus, des mots d'esprit, des oublis. Les productions artistiques sont différentes et ne peuvent pas être interprétées de la même façon.
 
Séraphine sera finalement internée. Entrer à l'asile, c'est se heurter à l'oubli, à l'attente, à l'absence, à l'ennui, à la solitude de ceux qui sont exclus de l'univers des autres. Elle refusera catégoriquement de peindre dans cet endroit où chacun vit sa souffrance recluse au fond de soi, comme un poing fermé. Livrée à elle-même, à son mutisme comme à ses délires suppliants, oubliée de tous dans la guerre et enterrée à la fosse commune, puisque personne, jamais, ne réclamera son corps.
 
Séraphine ne me trouble pas seulement par sa peinture. Mais aussi par son talent, son génie, sa solitude. Elle fait partie de ces artistes qui, comme Camille Claudel, sont allés jusqu'au bout d'eux mêmes, à l'extrême de leurs limites et qui ont accepté la plus grande violence contre eux. Elle sut transformer sa vie minuscule en un destin, grâce à la peinture.
 
Grand est le décalage entre sa vie de misère et le prix atteint par ses toiles aujourd'hui, fort est le contraste entre les fleurs chatoyantes et sa fin poignante.

Cette peintre qu'on croyait muette alors qu'elle n'a jamais cesser de crier ...
J'aurais aimé la serrer fort dans mes bras, en silence, infiniment.
 
Texte écrit à partir du livre d'Alain Vircondelet "Séraphine, de la peinture à la folie" et du livre de Françoise Cloarec "La vie rêvée de Séraphine de Senlis".
 

 
 



 

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